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      FARRIDANTZ !! Entretiens du bout du monde



Je vais prendre la parole. Je vais vous prendre la parole comme je vous prendrais la main. Je vais vous prendre la parole car là où nous allons, au théâtre, cette parole ne vous servira à rien. Mais attention, entendons-nous bien.

Ce que je veux dire, c’est que la parole qui commande un café à la brasserie du coin ou demande le chemin du centre ville, la parole qui vocifère dans les stades de France et d’ailleurs, la parole qui dit à sa femme qu’elle est belle et que le rouge lui va bien, la parole qui se plaint de ses hémorroïdes et autres désagréments, la parole qui regrette le prix élevé du porc ou du safran, la parole qui vante son automobile et son duplex en capitale, la parole qui va faire pisser le chien, celle qui s’inquiète déjà sur la durée du spectacle, la parole qui dit mort aux flics, aux arabes, aux juifs, au noirs, aux tibétains, aux serbes, aux croates, aux palestiniens et j’en passe, la parole qui logistique, la parole qui s’informe, la parole qui diagnostique, la parole qui marchande, la parole qui s’additionne, se divise, se multiplie et se soustrait, cette parole, ne s’entend pas ici.

Mieux vaut qu’elle se repose et se nourrisse un peu avant de reprendre sa propre et rude voie quotidienne.

Car permettez-moi de croire que la parole s’est égarée à force de vouloir se faire entendre n’importe où : à la foire et au théâtre, dans la rue et au théâtre, dans la politique et au théâtre. Permettez-moi de croire que la parole n’est pas cette putain.

Permettez-moi de croire qu’il suffira de la remettre à sa place pour entendre à nouveau résonner la voix de l’être. Oui, je dis bien l’être. C’est avec ce verbe-nom qu’il me plaît à moi de nommer mon humanité. Ce verbe-nom en activité dans le cratère de ma bouche qu’il me faut impérativement recracher pour empêcher qu’il ne se fossilise.

Ce verbe-nom, magique et magnifique, que l’on prononce aujourd’hui du bout des lèvres pour ne plus avoir l’air d’y croire, ou mieux, que l’on ne prononce plus du tout afin de laisser penser qu’il n’appartenait qu’à ce vieux langage, celui-ci du XXième siècle.

" L’être, dites-vous, l’être !! Mais n’avez-vous pas honte ? " Et il en est ainsi des mots dont les fortes racines font encore de l’ombrage... Mais il m’est difficile de lui préférer le mot actuellement plus usité d’individu, ou autre, l’Ôôôôtre, cet Ôôôôtre, l’exsangue, qui stagne, ne dit rien, n’appelle rien et ne nomme personne !

A moins que je vous dise : Croyez-moi, si je vous prends la parole, ce n’est pas pour lui faire du mal, puisque d’Ôôôôtres s’en chargent... !!!

Il ne serait pas inintéressant d’étudier aujourd’hui le processus de modification appliquée aux légumes et de le comparer aux processus de modification appliquée à la parole théâtrale.

En effet, depuis quelques dizaines d’années, il semblerait que le gène créateur ait été sensiblement transformé pour produire une substance artistique surprenante de fadeur n’entraînant de surcroît aucun effet secondaire indésirable pouvant perturber l’organisme délicat du pouvoir.

Alors, je me pose la question, et non sans ironie : ce que nous mangerons demain dans nos assiettes, ne nous est-il point déjà servi sur les plateaux de nos chers théâtres ?

Bien sûr, il serait naïf d’imaginer qu’il n’existe aucun rapport entre les multiples branches qui composent la ramure obscure de notre société. Peut-on imaginer un arbre au tronc puissant n’alimentant de sa sève qu’une seule de ses ramifications ? Absurde !

C’est pourquoi j’ose espérer, sur nos branches respectives, que nous cesserons bientôt de jouer la linotte pour acquérir la vigilance de l’arboriculteur qui surveille ses rameaux et leur réclame les bourgeons qui les honorent.

Aujourd’hui, la parole théâtrale s’offusque. Bien informée, elle s’offusque. Et la journalistenstia s’offusque avec elle. Et les autorités, avec elles deux, s’offusquent. Et le public, s’il avait oublié de s’offusquer, s’offusquera aussitôt pour rejoindre le chœur des offusqués meurtris.

Ce qui est intéressant, dans ce cas d’offusquoïte aiguë, est de se rappeler l’ancienne définition du verbe "offusquer". Du latin offuscare obscurcir qui signifiera : empêcher d’être vu en masquant.

Alors, ne pourrait-on pas dire que lorsque je m’offusque, je m’empêche d’être vu, en dissimulant ce que je suis... Je me tais, je me tue... Et cela me fait penser à ces enfants de bonnes familles qui, voulant être adorés du père et bénis par la mère, se révoltent à 17 heures dans le fauteuil de leurs parents. Leurs mots ont la mollesse de l’élastomère, le spongieux de la basket et le synthétique de la doublure. J’y vois comme une recherche de reconnaissance désespérée à faire pleurer nos vieux poètes des résistances.

Je crois à la parole théâtrale à vif qui joue avec la mort. Car pourra-t-on encore supporter longtemps de se servir de la scène pour superposer habilement à une plaie purulente une plaie de silicone ? pour greffer une bonne conscience de plus sur l’esprit somnolent ? ou encore pour parler de Dieu sans en faire les frais ? Oui, oui, la bonne blague ! Alors que c’est bien de la mort dont il s’agit. Toujours. Et l’authentique parole théâtrale n’oublie pas qu’il lui faut s’y mesurer.

Bien sûr, il n’est pas question ici de la mort charnelle, physique, organique du comédien, et encore moins de la mort au sang de bœuf du personnage ! Ce n’est pas Grand-Guignol ! Mais d’une mort partenaire.

Je m’explique : Il suffit d’avoir perçu, ne serait-ce qu’une seule fois, le silence de la scène pour comprendre que tout ce qu’il va s’y passer est en relation directe avec la mort.

Ce silence ressemble au silence des églises, des chapelles, au silence des figures romanes, au silence du saint-suaire, des faces de geisha, des masques blancs Pounou, au silence des enfants de pierre de Pompéi, au silence des ombres d’Hiroshima. C’est un silence qui a saisi le temps pour en faire son éternité. C’est un silence qui ne se comble plus des bruits de l’ordinaire.

Ce n’est pas le silence du manque et de l’absence. C’est un silence au ventre de femme. Le corps qui entre en scène sait donc bien à quel acte il doit se livrer, il sait bien que rien ne peut expliquer sa présence si ce n’est le pressentiment de son offrande ; il sait donc bien que s’il veut imprégner le temps plein du théâtre, il doit accepter d’y mourir, chaque fois, c’est à dire de se laisser taire de ses lois quotidiennes qui le mesurent et le restreignent.

Le corps de théâtre est hors la loi. C’est la mort qu’il doit écouter car la mort ici est génitrice. C’est avec elle qu’il va jouer, qu’il va se mesurer ; c’est elle qui va le composer, le préparer ; c’est elle qui donnera une chair à son corps, un sens à son geste, un cœur à sa parole. C’est elle qui lui donnera la force de recommencer tous les soirs. Elle l’accouche en son monde pour le sacrifier à son éternité.

C’est pourquoi je suffoque lorsque j’entends encore cette idée raisonnante que le théâtre serait le reflet de la vie après avoir été le miroir de l’humanité et pourquoi pas la chambre noire de mon postérieur !

C’est pourquoi je suffoque lorsque j’entends encore cette idée cache-misère, rabaissante et propagandiste que le théâtre serait au service des déficiences sociales.

C’est pourquoi je suffoque lorsque j’entends encore cette idée sans complexe que le théâtre serait un divertissement au même titre qu’une partie de belote ou qu’une séance de karaoké. Non ! Le théâtre, n’en déplaise aux gais lurons et aux intellectuels souriants, est une invitation à mourir.

Et ce que le public aime, au fond, au théâtre, le lieu hors du monde, ce n’est pas son image, mais l’extrémité de son image, celle-là même qui ne lui ressemble plus, à l’instar des abîmes de Van Eyck où les figures bourgeoises après s’être contemplées, félicitées et rassurées, se découvrent soudainement de dos auprès de leur créateur.

Il n’y a plus là que le manteau et la parure, l’enveloppe d’une prestance, la silhouette fantomatique d’une attitude qui se voulait digeste. Mais où sont-ils donc ceux-là dont la pose promettait la bénédiction et la maternité ? Où sont-elles donc les figurines avantageuses de la sérénité et du bien-être ? Où sont-ils donc les valeureux représentants de la cité ? Le spectateur n’est pas dupe. Leur corps est ailleurs, dans le corps même de l’artiste.

Et celui qui entre en scène, au même titre que le peintre, sait bien que c’est à lui à qui le public s’en est remis, que c’est à lui à qui il demande à présent de porter au plus haut sa chair nue délestée de l’ordinaire. Oui, c’est cela qu’ il vient voir, le public, le sacrifice rédempteur, sa mise à mort salutaire. C’est pour cela qu’il a besoin du théâtre, pour en finir avec le jugement des hommes.

Si la terre était plate, son extrémité serait bordée d’un rideau de velours rouge. Alors un homme, sans doute, déciderait de faire le voyage. Un homme pour tous les hommes. Une voix pour toutes les voix. Un regard pour tous les regards. Il serait le geste de ceux qui ne peuvent plus bouger, et de ceux qui ne le veulent plus. Il serait le corps de la douleur, de la blessure et du crime. Il serait le bourreau et la victime. Il serait le sacrifice et le sacrifié.

Dans les imaginaires anciens, le monde visible cachait d’autres mondes. La terre couvait des entrailles brûlantes ; la mer glissait vers des abysses peuplés de monstres ; le ciel voilait le paradis et l’enfer. Aujourd’hui, les figures fantastiques ont surgi des profondeurs, et les anges ont disparu. Alors un homme décidera de s’adresser aux hommes pour calmer les démons. … / …

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