MATER




EXTRAITS


I. LA FEMME PRISON Stabat Mater

.../...

3.

la prison commence ici

ses murs sont mes os

le soir s’y abat

dans ses silences calcium

un tambour qui roule

la nuit le jour

des flammes méchantes du feu sur l’eau

rouleaux d’étain


restreindre le mouvement

si je bouge

je me fends


je suis levée le jour

je suis levée la nuit


7.

le long du jour je plie des pochettes - travail pénitentiaire - des pochettes - dedans glisse et répète le geste lisse et plie les pochettes dans mes doigts - garçon - Jour – le geste répète glisse le carton se fait lange et la petite peau du dedans s’efface dans le repli innocent

pour m’abrutir encore j’ai plié des pochettes - des pochettes – 1000 pochettes – 2 pochettes – 6 pochettes – 20 - 99 – 1000 pochettes – 1000 abruties – 0,008 centimes l’unité ou rien ou pareil au même peu importe ça fait pas cher l’abrutie

dans les pochettes j’y ai mis l’Enfant gémit

comme au berceau jamais connu

dans d’autres je glisse la haine comme dans le cri


dans la poussette grandit l’Enfant sans lalalie

ma silencieuse berceuse


8.

j’ai séparé son Nom du mien

MATRICULE - ECROU - COGNE SEC -

j’ai écarté les syllabes

braillé et couru dans ma bouche petite héroïne orpheline

héros sans noms

JOUR

un cri d’orfraie

j’ai gueulé pour le vivre

couru essoufflée sans fin à lui rompue de plus belle

encore élancée

depuis l’antichambre des peines encore dans ma course-cœur un peu

d’amour à boire dans ses yeux l’Enfant

dans ses yeux mes yeux et la totalité du bleu

mon enfant

noyé ainsi Le Sacrifié

dessous la larme

le monde ému de celui qui la verse sans la coque des bateaux pour se rappeler à la surface ni le chant pigmenté des mâts aux vents insolents des mères

rageuses

à fleur d’eau

le baptême d’un épiderme

personne ne met plus d’humanité dans mon nom c’est pourquoi je lai oublié

ce jour-ci elle aujourd’hui c’est elle


Plaidoyer


13.

des hommes et des femmes corbeaux ont volé au palais je voyais bien dans leurs yeux la tristesse de leurs plumes quand ils ont dit « coupable »

m’ont soutenue quand leurs robes m’ont emportée

l’aile s’est faite bras qui m’a mise HORS MOI - menottée empoignée – ainsi les JAMBES-PAS ont commencé et les CORPS-A-CLES

le cliquetis blanc des couloirs interminables

le râle des barreaux coulissants - poussée tirée repoussée – alors on ne s’appartient plus alors on devient cette excroissance maligne et vénéneuse que l’on s’empresse de ranger à l’autre bout des vies rongeuse scélérate érosive la malformation fascinante ou l’écartement du monstre une maladie presque

l’aile s’est faite bras qui m’a tenue HORS LE TEMPS

depuis HORS LE TEMPS

je traverse un palais précipité là un palais où l’écho ramasse un à un les pas de bois

les voix en rafales lentes soufflent les voix régurgitées des couloirs luttant encore pour reprendre forme - condamnée - force

damner des pas d’écho CONTRE défilent après moi - damner les pas des parquets resserrant leurs lattes sur des chagrins d’écrou

ces interstices où naufragent en poussières ces peines irréductibles repliées dans des secrets où personne ne va jamais

poussières cloitrées des coins de sirènes aux cours de camions – HURLANTES – d’hommes de bottes aux bras les voix rudes qui me tiennent – maints corps à corps des doigts qui ne sont pas des doigts - des serpents – avec à l’ultime phalange le regard de la gorgone

pétrifiant et malséant


Melancholia, la Secrète


20.

la comptine de la prisonnière

1. 2. 3

tu es au trou

4. 5. 6

tes murs sont lisses

7. 8. 9 m2

pour la rate en cage tremper l’âme dans l’huile tremper l’âme dans l’eau ça fera un beau cachot

je cache au cachot l’escargot salaud et CRIE ECROU

dans mon ventre Jour fait un tour de manège un deuxième un troisième et ainsi de suite au galop vers un soleil nouveau les carrousels sont éternels


22.

la photo dans les journaux

ce n’est pas moi celle-là

je cherche à leur dire


23.

j’ai dans le ventre une belette

qui tourne et s’enroule

sa queue caresse le monde de l’intérieur épais

si elle sort la tête

elle voit les fontaines agglutinées d’enfants ridés

car elle ne sait pas la belette qu’un jour les enfants ne sont plus que

d’autres viennent et les remplacent

que les enfants font des enfants de leur ventre chaud et gourmand

dans son monde à elle

là tout au creux de mon ventre

il y a les forêts magnétiques scellant des clairières farouches palpitantes

d’histoires à éblouir

la belette

elle

va sans chemin

pas à pas avec les arbres sorciers recueillir les plaines pour le repos de l’horizon



II. DE PROFUNDIS

Croix

27.

de la maison d’arrêt à la Maison-Dieu à petits pas s’en vont

de Dieu à la prison

maisons tronquées

reviennent trottinant

les sœurs avec au bout du bec un peu de charité

la pie l’aigrette

la bécasse et la chevêche la fauvette

la grive

la buse

quand elles arrivent toutes

c’est un cortège dans les couloirs

une volée austère de cotonnade pure aux gazouillis liquides ridicules presque des langues drôles qu’on dirait des magiciennes

ou des sorcières avec des secrets de sabbat dans leurs petits morceaux de bois appelés croix dis CROA ad lib croasse le corbeau dit crois CROA ad lib, crescendo sur l’ensemble des croassements un chant de CROIX une forêt de bois BOIS DE BOIS – il est bien noir et luisant le corbeau le soleil l’a trempé d’or dans son vol prestigieux increpuit corvus crié CROIS A CRIE LE CORBEAU CROA dans toutes les cages engorgées de détenues

et la corneille celle-là toujours un peu de côté

avance boiteuse


dans les couloirs les voici toutes prêtes à rejoindre nos cages - ici chaque recluse aura son oiselle -

elles s’y enfouissent – ailes lourdes d’étoffes aux relents de myrrhe les sœurs

on dirait à ce moment qu’elles se changent en mères

définitives

assoiffées

puissantes elles veulent de nous l’enfant veulent leurs seins gorgés de lait

c’est le pouvoir du poupon de gâter le sein de sa mère et le sang blanchi se fait nourricier à l’autel du désir : le téton dévoilé - quand elles le peuvent elles nous donnent Dieu le Père en échange prêtes à commercer païennes leur encens contre un peu de lait brouillant l’alliance avec le divin elles s’envolent dans nos corps féconds où la lune fait gicler sa voie lactée


28.

il y a en ma prison un peuple d’étranges on ne sait si la mauvaise graine y repousse ou y est repoussée

marron le fruit desséché

dans le sol dur-sale ses pépins répandus veulent germer

une femme-grenade ouverte

lèvres repliées toutes serrées sur ses rives-peaux torsadées

femme-grenade momie n’a plus le souffle de sa couleur ni la lumière de sa saveur

une femme-face sèche dans l’angle mort où je ne peux regarder ni ne veux voir

je découvre ma compagne de cellule ses mots cariés partout déchets a déféqué sec ces pépins sphincter

avec elle cette odeur de froid crasse obscur

glisse pire quand elle ouvre la bouche pire sa bouche d’où vient la nuit-elle va avant moi pourrir de ce côté là du mur la femme-grenade à moins qu’elle ne soit déjà l’une de mes extrémités


Mater a été créé le 28 mai 2013 au Théâtre des Trois Coquins à Clermont-Ferrand (Puy de Dôme)

dans la distribution suivante :

Mise en scène et interprétation : Isabelle Krauss

Scénographie et costume : Pomme Biache

Création lumière : Catherine Reverseau

Univers sonore : Pierre-Marie Trilloux

Production : Cie Actuel Théâtre

Mentions légales | Contact